Journal de Bord


Des sons, des images et des recettes de cuisine. 

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Growing in Greece / Deuxième Bulletin / Un jardin pour Moria.

Cher.e.s ami.e.s,

Le jardin existe, il prend racine et il grandit. Plus les plantes prennent de la hauteur, plus il connaît de voyageurs. On y vient pour appeler, à l’écart, des proches en plusieurs langues. On y vient pour s’asseoir, s’avachir ou carrément s’allonger dans les heures les plus chaudes de la journée. On y passe parfois sans s’asseoir, pour se servir, arracher d’une main experte des poignées de menthe, de thym, de porcelane qui assortiront plus tard, dans les camps et sur les réchauds, les plats et autres boissons chaudes.  C’est en début de soirée que le jardin connaît sa plus grande popularité, lorsque l’air se rafraîchit. Des groupes se forment, les bancs se remplissent, et le temps se suspend aux fleurs des lauriers et des bougainvilliers. La lumière filtre à travers les toits en jute soulevés par le meltémi, et le lieu se remplit de couleurs ocre, de sonorités chaudes, d’odeurs de terre, d’herbes et de fleurs.

Notre jardin bourgeonne et les amitiés prospèrent. Véritable catalyseur, le jardin est autant une fin en soi qu’un prétexte pour stimuler, interpeller, et venir à la rencontre des univers de chacun. Le jardin est à l’image de ses bancs, tressés dans l’espace réservé aux femmes, où des techniques de macramé venues d’Irak viennent s’entrelacer à d’autres, du Kurdistan irakien, du Congo, du Zimbabwe ou d’Afghanistan. Les structures en bois quant à elles se font selon la technique que Faras, le menuisier afghan, nous a proposée dès le premier jour : une technique adaptable à loisir, capable de créer bancs et boîtes de toutes tailles, à condition d’avoir à sa disposition des planches, une perceuse/visseuse, un pot de colle à bois et une bonne quantité de vis. Tous les jours, de nouveaux travailleurs se joignent à la construction du jardin. Ils découvrent cette technique et passent en notre compagnie de longues heures à construire de nouveaux modules. Faras trouve toujours quelques minutes pour venir tirer sur un pied de banc ou vérifier la rectitude de certains angles. “Good” ou “no good”, son verdict est sans appel et ses conseils toujours opportuns. 

Le jardin doit ses ombres et sa fraîcheur à une multitude de voiles différentes. Des triangles en coton qui rappellent les formes du génois et de la trinquette de Foxy se hissent par un système de drisses et de poulies en haut de mats en bois. Nos maîtres voiliers, Hanaan, jeune femme syrienne, et Babbur, le tailleur du centre, savent précisément où placer les renforts afin que le vent n’arrache pas les structures.  

Les plantes que nous avons choisies s’adaptent bien à l’air sec et venteux de Lesvos. La terre dans laquelle elles s’épanouissent, une terre argileuse, riche de manure, d’insectes et de minéraux, nécessite très peu d’eau. Les techniques de permaculture mises en place, le “mulching”  ou paillage notamment, nous aident à garder la terre humide tout en l’enrichissant de matières organiques.   

Vie à bord.   

Parmi nos collaborateurs d’A-1, Dimitra Charamandas est une peintre grecque. Elle travaille sur la matérialité des paysages, sur les conséquences de la crise financière grecque, sur la gentrification d’Athènes et sur les retours forcés à la terre dans le contexte de crise. Elle a embrassé le projet avec beaucoup d’enthousiasme et de ferveur, regardant d’un bloc les liens qui se tissent dans nos jardins, l’ombre que prodiguent nos abris et le vent qui s’engouffre dans les voiles de notre bateau. Elle est partie hier et son départ marque le début d’une plus longue collaboration puisqu’elle nous a invités à présenter les travaux d’A-1 dans son atelier d’Athènes en Octobre. 

Troels Hansen notre ami et cinéaste danois, nous a également rejoint à bord de Foxy. Passionné par les possibilités infinies de la rencontre du son et de l’image, il anime au moment où nous écrivons ces lignes des ateliers cinématographiques autour de plusieurs thèmes comme la beauté, l’amour, la violence et le jardinage. 

Nos semaines se déroulent principalement au centre d’accueil de jour One Happy Family et puisque le centre est fermé le week-end, nous invitons nos amis à venir cuisiner et profiter du bateau et de la mer. C’est ainsi que Foxy s’est transformé le temps d’un samedi après-midi en véritable “party boat” au large de Mytilini, alors que les enceintes crachaient les sons de  Davido. Nous nous sommes régalés de beignets aux haricots, une recette camerounaise que nous inclurons dans une de nos futures publications A-1.  

À présent, nous souhaitons concentrer notre travail sur nos publications. Des appareils photos jetables sont en circulation et nous envisageons l’ouverture d’un studio photo aux abords de Moria.  Pour les populations réfugiées, lutter contre la torpeur, la léthargie, l’épuisement causé par le futur incertain, la nourriture lyophilisée, les bagarres et la chaleur est un combat de chaque instant. Nous savons que notre situation privilégiée nous interdit de connaître et de comprendre ce que cela représente de devoir quitter son pays, sa famille et ses proches pour se retrouver enfermé sur une île, dans des camps surpeuplés. Néanmoins, nous espérons que notre présence et notre travail, en prodiguant une multitude d’actions quotidiennes et simples, aident certains réfugiés à se rappeler des passions, des désirs, des espoirs et des rêves que Moria peut parfois leur faire oublier.   Merci pour votre soutien et votre solidarité.   

A très vite,    

Jimmy et Zuri
















Growing in Greece / Premier Bulletin / Feta, Moria et des plantes aromatiques dans tous les sens

Cher.e.s ami.e.s,

Voilà bientôt un mois que nous avons amarrés à Mytilini. Un mois que nous sommes sur Lesvos et que nous découvrons les subtilités et les difficultés de l’île. Nous avons rencontré les différentes ONG, découvert les lieux disponibles pour nos futurs jardins, nous nous sommes réjouis de voir qu’un australien, Ben Francis, met toutes ses connaissances en permaculture à la disposition des réfugiés et quel bonheur de voir dans un des jardins qu’il a établie, entre les rangées de tomates et d’aubergines, des afghan.es, des irakien.es, des syrien.es, savourant, ensemble, leur premiere récolte de roquette.

Les conditions de vie dans les different camps de l’ile sont très hétérogènes et si Kara Tepe avec ses 1,600 habitants à des allures de camping avec vue sur mer, à quelques kilometres de là, dans le camp de Moria, 6000 personnes s’entassent dans cet ancienne base militaire clôturé par des barbelés (initialement prévu pour 2000 personnes). Le camp comporte un centre de détention et faute de place, les containers dortoirs s’empilent à present les uns sur les autres. Le système sanitaires ne pouvant pas répondre au besoin d’un nombre si important de personnes, un flot continue d’eaux usées borde les clotures du camps. Il n’est pas rare de voir des habitants de Moria, fondre en larme aux abords du camps sous l’oeil vaguement désolé d’un volontaire au dossard estampillé EURORELIEF ou MSF. Les vols, et conflits entre communautés ont poussé un grand nombre de personne à quitter Moria la semaine dernière et quel triste spectacle de voir les routes pour Mytilini remplies de réfugiés, épuisés par ces conditions de vie, embarquer leurs maigre barda dans l’espoir d’être relogé dans un autre camp de l’ile.

La situation à Moria nous a immédiatement convaincu que c’est avec les habitants de ce lieu qu’il nous fallait créer des espaces paisibles où l’on puisse se ressourcer et se soustraire à l’ambiance mortifère du camp. L’entrée dans le camp nous étant interdite, nous sommes rentrés en contact avec un ONG, qui aide les réfugiés vivant dans le verger au abords de Moria mais nous avons vite compris que le champ de manoeuvre des ONG autour du camp est très limités, et que si l’infrastructure du camp est aussi sinistre, c’est un choix politique et non une simple consequence de l’état des finances grecques.

Notre premier jardin est donc en construction à OHF (One Happy Family), un centre d’accueil de jour à une trentaine de minutes à pieds de Moria. Le centre donne accès à des cours de langue, à une bibliothèque, à un cafe, un coiffeur, un tailleur, une salle de sport en plein air, des repas chaud le midi, du wifi et vit du travail de ses volontaires et de l’implication des réfugiés. C’est pour ce lieu que nous avons dessiné notre premier jardin: 45m2 de friches et de ciment que nous sommes en train de transformer en jardin méditerranéen. Un lieu ombragé rempli de plantes aromatiques, de laurier-rose, de bougainvillier et de cactus. Un lieu que nous voulons paisible, et accessible a tous, notamment aux femmes et aux enfants, un lieu dans lequel on peut savourer les senteurs des plantes seul ou à plusieurs, un lieu stimulant l’imagination et qui a pour ambition de faire oublier pendant un après midi, les effluves de Moria, les vols, les tentes surpeuplés, l’avenir incertain. Nous avons dessinés les modules avec ces objectifs à l’esprit et la construction des structures du jardin a commencé. Faraz, le menuisier afghan nous apprend les rudiments de son métiers. Ali, afghan lui aussi, enduit les planches de pin d’huile de lin, et Dana, kurde édenté par ses années de pratique du taikwondo nous aide à déplacer les modules à l’intérieur du futur jardin. Jeudi se tiendra au sein du centre pour femmes notre premier atelier de tissage des bancs en corde. Judith, une jeune camerounaise nous propose ses techniques de tressage et nous continuerons d’impliquer au maximum les réfugiés dans la construction du jardin.

En ce qui concerne la vie du bateau, Giulia et Antoine de Microcamp Radio sont venus passer une dizaine de jours avec nous. Ils ont realisés des ateliers de radio dans different lieux de l’ile et alors qu’Antoine est parti vers le Liban pour continuer ses ateliers avec les réfugiés palestiniens, Amelie l’a remplacé. Leurs travaux à Lesvos donneront lieux à une publication A-1.

Nous avons également réunis sur le bateau Ali, Mujahid et Shoaib, autour d’un curry délicieux. Cette soiree ou nous étions tous heureux de parler urdu a été l’occasion pour nos amis de venir pour la deuxième fois sur un bateau, leurs premieres fois, à travers le bras de mer qui sépare Lesvos de la Turquie leur avait laissé un souvenir bien different. 

Notre travail ici cherche a lutter contre le désarroi et l’épuisement des réfugiés qui ont fuit leurs pays et qui désespèrent de vivre dans un lieu calme ou ils pourraient enfin vivre en paix et s’épanouir. Notre initiative n’est pas en mesure d’améliorer les conditions de vie de tous les réfugiés vivant sur l’ile néanmoins, notre présence nous rappelle que chacun de nous peut avoir un impact et que lorsque les decisions politiques ne vont pas dans le sens des valeurs dans lesquelles nous croyons, c’est la somme des initiatives individuelles, c’est l’activation des réseaux de solidarités, c’est le réveil de l’empathie qui peuvent être autant de mains tendus vers ceux qu’un coup de dés a mis face à de nombreuses épreuves. Francois, originaire du Congo Kinshasa, rencontré sur le perron d’OHF un matin avant l’ouverture, chauffeur de taxi dans son pays, a du fuir il y a un mois. Il souffre de paralysie faciale chronique et depuis son arrivée, la partie gauche de son visage se fige régulièrement. Il venait au centre pour la premiere fois et c’est avec un sourire aussi triste qu’inquiétant qu’il a conclu notre conversation en me disant: “Qu’elle est dure la vie de l’Homme”. Pourvue qu’elle soit un peu moins dure au sein de l’un de nos jardins.

Merci encore de nous permettre d’être ici.

Merci pour votre soutien et votre solidarité.

A très vite,

Jimmy et Zuri 











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