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Mainland Kashmir

Jimmy Granger (2017).







En Décembre 2016, alors que je travaillais en Inde en tant que photographe de mode, je passe une dizaine de jours en Palestine. Je découvre avec effroi les réalités quotidiennes d’un territoire occupé. J’entends les témoignages de familles séparées, je vois des villages rasés et des colonies qui empiètent sur le désert et délogent les bedouins. J’entends le bruit des avions de chasse israéliens qui déchirent le ciel. J’observe les humiliations que subissent les habitants de Hebron, ville au vieux centre défiguré par une colonie qui surplombe les ruelles du marché, ruelles au dessus desquelles ont dû être placés des filets de sécurité car les colons jettent leurs ordures par les fenêtres. Et puis je découvre Tel Aviv, la mer, les surfeurs, les restaurants branchés et sans gluten. Comme une insouciance revendiquée qui frôle l’indécence. En me baladant sur la promenade bétonnée, il m’est impossible d’oublier que quelques kilometres plus au sud, le blocus de Gaza et l’accès restreint à l’électricité ont causé la fermeture des stations d’épuration et que la Méditerranée si belle et si bleue par ici s’est transformée là-bas, en un bassin d’eau noire qui provoque parfois la mort de ceux qui s’y baignent.

Lors de mon retour en Inde, je me rappelle que tout au nord, depuis plus de soixante ans, un état réclame son indépendance et que les journaux comportent tous les jours un encart cryptique, de sigles et de chiffres, de diminutifs et de noms aux consonances musulmanes. Quelques lignes quotidiennes qui martèlent les esprits:
“India rebuts Pak. charge on firing along LoC says retaliatory firing carried out in response to unprovoked and repeated cease fire violations”.

Pourtant, depuis trois ans que je vis en Inde, personne dans mon entourage n’a jamais évoqué cet état de fait. Pas une conversation, pas un seul moment d’indignation ou d’étonnement. Le Cachemire est le territoire le plus militarisé de la planète avec 700 000 soldats déployés pour contrôler une région habitée par 12 millions d’habitants. De la même manière qu’Israel justifie son recours à la force, à l’occupation armée, aux exactions, aux expropriations, à la colonisation, à la spoliation des ressources en agitant le spectre de la menace terroriste, en Inde, la presse, la télévision et le cinéma remplissent les esprits de cet meme menace terroriste et musulmane, soutenue par le Pakistan. Ce burinage perpétuel est productif puisqu’à l’evocation du Cachemire, les esprits sont remplis de craintes. Tirs de mitraille dans les jambes (mais souvent dans les yeux) des manifestants (et souvent des enfants), centres de tortures, viols, couvre-feu, “fake encounters” ou “encounter killings”—expressions spécifiques à la situation du Cachemire, qui qualifient des mises en scenes permettant à l’armée de tuer un suspect en déclenchant un esclandre—tous ces éléments en deçà du droit paraissent justifiés afin d’éviter qu’un mal plus grand ne se produise au sein de la “plus grande démocratie du monde”.

En mai 2017, je pars au Cachemire et tente d’approcher ce territoire avec l’oeil froid du documentariste, scrupuleux de l’ethnographe et synthétique du journaliste. Je refuse de voler mes images et les assortis toutes de conversations et d’échanges avec ceux qui acceptent d’être pris en photo.

J’ai rencontré des étudiants excédés par les humiliations quotidiennes et qui se réunissent pour jeter des pierres sur les camions blindés.

J’ai vu les mères et les épouses de disparus qui se retrouvent chaque mois sur la place centrale de Srinagar et sont déchirées entre le deuil et l’espoir.

J’ai vu la furie qui s’empare du territoire lorsque un militant de l’indépendance est tué par l’armée indienne.

J’ai vu des groupes d’adolescents, des enfants de 10 ans à la dextérité redoutable, capables de se saisir de pierres plus grosses que leurs mains et de les projeter à 60 mètres dans une trajectoire parfaite.

J’ai traversé des dixaines de barrages de police, me suis soustrait aux questions suspicieuses des militaires indiens. J’ai vu des factions de l’armée, armes aux poings, postées sur les toits des immeubles jour et nuit, les yeux rivés sur la foule.

J’ai entendu le témoignage d’une mère de famille qui aussi loin que ses souvenirs remontent, ne se souvient pas d’un moment de son enfance où la paix régnait dans la vallée. Elle m’a parlé de son angoisse à chaque fois que son fils part au collège.

J’ai vu, dans le coeur de Srinagar et ailleurs, les vieux cinémas aux architectures art déco, barricadés, transformés en centre de torture, abandonnés parfois, mais dont les noms terrorisent encore.

J’ai rencontré de vieux bergers faméliques à Rujdan Pass qu’un barrage militaire empêchait de rejoindre avec leurs troupeaux la partie la plus verte de la montagne et qui m’ont dit: “Agar ham nahi khate, voh bhi nahi khate” (“Si les bêtes ne mangent pas, nous ne mangeons pas non plus”).

J’ai senti, le vendredi, aux abords de la grande mosquée, l’odeur d’égout que déversent les skunk truck sur les manifestants et la brume des gaz lacrymogènes qui persiste une fois la foule dispersée.

J’ai rencontré des soldats indiens, originaires du Bihar, d’Uttar Pradesh, de Chhattisgarh et de Jharkhand, haineux, bileux, armés d’un mépris inqualifiable pour les populations locales, et dont l’absence de travail dans leur village natal a forcés à rejoindre l’armée indienne. Les voilà à présent, campant jour et nuit sur un tas de sac en sable, dans un abri de taules, en territoire ennemi.

J’ai rencontré des cireurs de chaussures originaires du Punjab et du Rajasthan au Polo park de Srinagar. Les Kashmiris les traitent sans animosité et l’endroit est magnifique. Il y fait frais toute l’année et c’est d’ailleurs pour ça qu’ils ont décidé de venir vivre ici. Pourtant leurs téléphones sont remplis de photos qui ridiculisent ces "chiens pakistanais” et à voix basses, ils affirment que le Cachemire, c’est l’Inde et qu’il faut faire marcher les terroristes au pas.

J’ai vu, avant la frontière, les derniers villages de Dawar et Achoora qui ont accès à l’électricité deux heures par jour alors même que les vallées dans lesquelles ils se situent sont éventrées par de puissantes grues, fragmentées par des barrages énormes et que les torrents saignent d’une boue ocre. C’est de l’électricité qui part nourrir les foyers et les industries indiennes et laisse les Kashmiris à leurs bougies.

Voici en quelques occurrences fragmentées, de quoi traite cette série de photographies. C’est un trajet géographique au fil d’histoires parcellaires, une situation complexe à appréhender qui s’échappe perpétuellement et ne s’entrevoit que lorsque l’on parvient à tracer la généalogie de nos perceptions. Il ne faut pas cesser de se demander: que fonde nos croyances? Et à quelles nécessités d’agir ou à quelle parfaite léthargie nous conduisent-elles?



Mark